Lecture d’Exode 3, 1-16

Moïse faisait paître le troupeau de Jéthro, son beau-père, sacrificateur de Madian; il mena le troupeau au-delà du désert et se rendit à la montagne de Dieu, à Horeb.

L’Ange de l’Éternel lui apparut dans une flamme de feu, au milieu d’un buisson. Moïse regarda, et voici que le buisson était tout en feu, mais que le buisson ne se consumait pas. Moïse dit : Je vais faire un détour pour voir quel est ce spectacle extraordinaire, et pourquoi le buisson ne brûle pas. L’Éternel vit qu’il faisait un détour pour voir ; et Dieu l’appela de l’intérieur du buisson et dit : Moïse ! Moïse ! Il répondit : Me voici ! …

L’Éternel dit : J’ai bien vu la misère de mon peuple qui est en Égypte, et j’ai entendu son cri à cause de ses oppresseurs, car je connais ses douleurs. Je suis descendu pour le délivrer de la main des Égyptiens et pour le faire monter de ce pays dans un bon et vaste pays, dans un pays découlant de lait et de miel… Maintenant le cri des Israélites est venu jusqu’à moi, et j’ai vu l’oppression que leur font subir les Égyptiens. Maintenant, va, je t’envoie vers le Pharaon ; fais sortir d’Égypte mon peuple, les Israélites.

Moïse dit à Dieu : Qui suis-je, pour aller vers le Pharaon et pour faire sortir d’Égypte les Israélites ?

Dieu dit : Je suis avec toi ; et voici quel sera pour toi le signe que c’est moi qui t’envoie : quand tu auras fait sortir d’Égypte le peuple, c’est sur cette montagne que vous rendrez un culte à Dieu.

Moïse dit à Dieu : J’irai donc vers les Israélites et je leur dirai : le Dieu de vos pères m’a envoyé vers vous. Mais, s’ils me demandent quel est son nom, que leur répondrai-je ?

Dieu dit à Moïse : Je suis celui qui suis. Et il ajouta : c’est ainsi que tu répondras aux Israélites : (Celui qui s’appelle) “ Je suis” m’a envoyé vers vous. Dieu dit encore à Moïse : Tu parleras ainsi aux Israélites : l’Éternel, le Dieu de vos pères, le Dieu d’Abraham, le Dieu d’Isaac et le Dieu de Jacob m’a envoyé vers vous. Voilà mon nom pour l’éternité, voilà comment je veux être invoqué de générations en générations…

 

 

Prédication

Aujourd’hui nous rejoignons Moïse dans le désert, ce désert qui peut être vu comme le symbole de tous les déserts de nos vies, de tous nos échecs également.

Moïse est dans le désert et il garde les troupeaux de son beau-père, lui qui était pourtant promis aux plus hautes fonctions à la cour d’Egypte puisqu’il était fils de Pharaon et frère de l’héritier de Pharaon.

Moïse a échoué, il n’est pas là où il aurait dû être à vues humaines. Il est comme freiné dans son élan, empêtré dans sa vie. Tout comme nous le sommes parfois lorsque quelque chose déraille dans nos vies, lorsque nous expérimentons un échec, un refus, lorsque notre vie sociale, affective ou professionnelle passe par le désert.

Depuis quelques temps nous constatons et nous nous plaignons également du désert de nos églises et nous nous penchons à leur chevet. Nous expérimentons la fatigue et le doute. Le désert nous semble être le lieu de notre malédiction et pourtant…

Moïse n’est pas là où il aurait dû être à vues humaines et pourtant à vue divine, il est exactement là où il devrait être.

Parce que c’est là – en plein désert – que Moïse va faire la rencontre qui va changer pour toujours le cours de son existence. Moïse va vivre un instant hors du temps qui va désormais orienter tout le reste de sa vie.

L’Eternel se rencontre sur nos chemins de traverse, il se rencontre sur une voie détournée. Il se rencontre quand nos vies ne sont pas toutes droites, quand nos vies ne sont pas dans des rails, et c’est exactement cette expérience là que fait Moïse.

 

Alors prenons le temps maintenant d’étudier d’un peu plus près cette rencontre pour comprendre un peu mieux quel est le Dieu qui se présente à Moïse.

C’est très important de faire cela. Parce que le Dieu que l’on comprend est celui que l’on sert, que l’on prie, avec lequel on vit. L’image que nous nous faisons de Dieu oriente notre façon de croire et de vivre.

Si vous retenez de Dieu qu’il est créateur, votre rapport à la création en sera affecté. Vous serez attentif à tout ce qui détruit la terre ou au contraire l’embellit. Vous travaillerez et peut-être militerez dans ce sens.

Si vous retenez de Dieu qu’il est celui qui juge la terre, vous agirez également en conséquence. Vous serez attentif à l’injustice et aux abus commis autour de vous ou dans le monde par exemple. Vous serez attentif aux questions éthiques, à l’équilibre des choses, à l’équilibre entre les personnes.

Si vous retenez de Dieu qu’il est amour, vous vivrez orienté vers l’amour. Vous serez attentifs aux autres, accueillants, pleins d’empathie.

Ce que nous retenons de Dieu est primordial, parce que cela devient le moteur de nos vies et de notre action dans ce monde. Et même les incroyants agissent comme cela : Là où ils ont leur cœur, là où ils jugent que c’est important, ils agissent. Quand ils ont à cœur la création, ils sont sensibles à la nature. Quand ils ont à cœur la justice, ils s’occupent des questions de justice, etc. etc.

Par contre, pour nous, il faut que nous sachions que ce que nous retenons de Dieu à notre petit niveau est toujours totalement incomplet. Dieu débordera toujours de l’image que nous pouvons nous en faire. Et c’est peut-être un peu cela qu’il dit à Moïse quand il lui répond : « Je suis celui qui suis. » Un peu comme s’il lui disait : « Je suis celui qui suis » et ne cherche pas plus loin… Qui je suis entièrement te dépasse alors ne t’en occupe pas…

Pour les juifs on ne peut pas donner un nom à Dieu. Car nommer c’est cadrer, c’est enfermer dans une signification et Dieu ne peut être enfermé dans aucune de nos conceptions, dans aucune de nos vies. Dieu est indicible et tenter de dire quelque chose de Dieu c’est forcément dire quelque chose de faux.

Mais, comme je viens de le dire, l’image que nous avons en nous de Lui est importante car c’est elle qui nous fait vivre, elle qui génère en nous l’amour, la générosité et notre action dans ce monde.

Dieu EST parce qu’il y a des choses à accomplir dans ce monde et c’est exactement cela qu’il dit à Moïse.

Parce que si nous reprenons le texte, nous nous apercevons que Dieu n’apparaît pas à Moïse pour lui donner une leçon de théologie mais il lui apparaît pour l’envoyer en son nom avec un ordre de mission très précis. « J’ai vu la misère de mon peuple en Egypte » lui dit-il. « Va et fais sortir d’Egypte mon peuple ! »

Mais pour que Moïse puisse entrer dans ce que Dieu lui demande, pour qu’il puisse se mettre en mouvement, il faut qu’il intègre sa propre définition de Dieu, qu’il comprenne au nom de quel Dieu il va agir et puis également qu’il accepte l’appel et accepte le fait qu’il est fait pour répondre à cet appel.

Moïse, comme un catéchumène, est en formation. Il découvre Dieu, il cherche à comprendre qui il est et il découvre quelle est sa place et son rôle dans le plan de Dieu. Cette quête va le transformer et elle va surtout lui permettre de découvrir qui il est lui-même.

Peut-être parce qu’il passe par le désert, Moïse est mûr pour cela. Parce que quand Dieu apparaît à Moïse et qu’il l’appelle, Moïse lui répond : « Me voici ». Ce me voici est primordial. C’est comme si Moïse apparaissait lui aussi à l’apparition et à l’appel de Dieu. Autrement dit : tant que Dieu ne s’était pas révélé à Moïse, Moïse ne s’était pas révélé non plus. Ni à lui-même, ni au monde.

Ce « Me voici » qui résonne souvent dans les pages de l’Ancien Testament signifie : Voici qui je suis en Dieu. Voici qui je suis profondément. Voici ce que je porte de bon, de beau et de divin pour le monde.

Chacune et chacun de nous est une apparition de Dieu pour le monde. Chacune et chacun de nous peut répondre à l’appel de Dieu avec ce « Me voici » et témoigner de l’amour de Dieu, de sa justice ou de sa bonté ou de mille autres choses encore.

En conclusion à ce message, je voudrais maintenant revenir à cette réponse de Dieu à Moïse quand celui-ci lui demande qui il est. Cette fameuse expression, intraduisible mais traduite quand même par : « Je suis celui qui suis. »

Vous le savez peut-être – ou je vous l’apprends – qu’en hébreux il n y a pas d’imparfait, de présent ou de futur comme en français. Il n y a que des temps qui disent qu’une action est accomplie – Par exemple : ce matin j’ai pris mon petit déjeuner à 7 heures – c’est fait, c’est accompli. Ou des temps qui disent qu’une action est inaccomplie – Par exemple : Je prends mon petit déjeuner à 7 heures – ce qui signifie que je l’ai pris à 7 heures hier, aujourd’hui, et que demain ce sera encore pareil et dans 6 mois également.

Dans la phrase : Je suis qui je suis, Dieu s’exprime à l’inaccompli : « êhyêh acher êhyêh ». « êhyêh » est le verbe être à l’inaccompli, première personne et acher est le relatif. Je suis ce que je suis, je serai ce que je suis, je serai ce que je serai, je suis ce que je serai, je serai ce que j’étais, etc. etc.

Et c’est très important parce que cela signifie que Dieu n’est jamais figé, qu’il est toujours en devenir, toujours à vivre, toujours à faire advenir.

Bien sûr, Dieu est le Dieu de nos pères comme il le dit à Moïse. Il est le Dieu de nos traditions. Mais qui il est, nous invite à ne pas vivre tourné dans le passé, comme si c’était mieux avant.

Bien sûr aussi, Dieu est le Dieu de notre futur, mais pas un futur hypothétique, pas un paradis dans un ciel quelconque entourés d’anges qui virevoltent, non, un futur qui habite le présent et qui le transforme pour qu’il advienne sans cesse.

Voilà mes amis quelques une des choses que l’on pouvait dire sur ce texte. Il en reste encore beaucoup.

Mais ce que j’avais à cœur de vous transmettre aujourd’hui c’est que le Dieu qui se révèle dans le buisson ardent brise toutes les conceptions que nous pourrions avoir de Lui. Parce qu’il est le Dieu de l’inattendu.

Il se fait connaître en tout premier lieu dans le lien qu’il tisse avec Moïse, avec les Hébreux, avec chacune et chacun de nous : Où tu iras je serai là, je suis et serai avec toi dans le désert, dans ta vie de tous les jours, tout en haut et tout en bas, à chaque minute, chaque instant.

Et puis garder à l’esprit qu’il n y a pas un âge d’or des origines qu’il s’agirait de retrouver – ni dans nos vies, ni dans la vie de l’église mais un présent en marche, sans cesse à inventer et à vivre et à remplir avec cette qualité d’être – totale et absolue – qui ne peut nous venir que de Dieu, que de l’Eternel notre Dieu.

Amen.